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La Reuss1, qui coule dans un lit creuse à soixante pieds de profondeur, entre des rochers coupes à pic, interceptait toute communication entre les habitants du val Cornera et ceux de la vallée de Goschenen, c'est-à-dire entre les Grisons et les gens d'Uri. Cette solution de continuité causait un tel dommage aux deux cantons limitrophes, qu'ils rassemblèrent leurs plus habiles architectes, qu'à frais communs plusieurs ponts furent bâtis d'une rive à l'autre, mais jamais assez solides pour qu'ils résistassent plus d'un an à la tempête, à la crue des eaux ou à la chute des avalanches. Une dernière tentative de ce genre avait été faite vers la fin du XIVe siècle, et l'hiver, presque fini, donnait l'espoir que, cette fois, le pont résisterait à toutes ces attaques, lorsqu'un matin on vint dire au bailli2 de Goschenen que le passage était de nouveau intercepté. « II
n'y a que le diable, s'écria le bailli, qui puisse
nous en bâtir un. » II n'avait pas achevé
ces paroles, qu'un domestique annonça : |
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Sa
tête était couverte d'une toque noire, coiffure
à laquelle une grande plume rouge donnait, par ses
ondulations, une grâce toute particulière.
Quant à ses souliers, anticipant sur la mode, ils
étaient arrondis au bout, comme ils le furent cent
ans plus tard, vers le milieu du règne de Louis XII,
et un grand ergot, pareil à celui d'un coq, et qui
adhérait visiblement à sa jambe, paraissait
destiné à lui servir d'éperon lorsque
son bon plaisir était de voyager à cheval. « Eh
bien, mon brave ami, dit Satan, vous avez donc besoin de moi
? Cinq minutes
après un sous-seing en bonne forme, fait double et de
bonne foi, était signé par Satan en son propre
nom, et par le bailli au nom et comme fondé de
pouvoirs de ses paroissiens. Le diable s'engageait
formellement, par cet acte, à bâtir, dans la
nuit, un pont assez solide pour durer cinq cents ; et le
magistrat, de son côté, concédait en
payement de ce pont, l'âme du premier individu que le
hasard ou la nécessité forcerait de traverser
la Reuss sur le passage diabolique que Satan devait
improviser.
II vit le pont, qu'il trouva fort convenable, et, à l'extrémité opposée à celle par laquelle il s'avançait, il aperçut Satan, assis sur une borne et attendant le prix de son travail nocturne. « Vous
voyez que je suis homme de parole, dit Satan. | |
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- Pas précisément, continua le bailli en déposant, à l'entrée du pont, un sac qu'il avait apporté sur son épaule et dont il se mit incontinent à dénouer les cordons. - Qu'est-ce
? dit Satan, essayant de deviner ce qui allait se
passer. « Eh!
dit le bailli, voilà votre âme qui se sauve;
courez donc après, monseigneur. » |
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«
J'étais un bien grand sot », dit Satan. Il n'avait
pas fait trois lieues qu'il avait trouvé son
affaire. Lorsqu'il eut fait une lieue, Satan crut distinguer, sur le pont, un grand concours de populace; il posa son rocher par terre, grimpa dessus, et, arrivé au sommet, aperçut distinctement le clergé de Goschenen, croix en tête et bannière déployée, qui venait de bénir l'¦uvre satanique et de consacrer à Dieu le pont du diable. | |
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Satan vit bien qu'il n'y avait rien de bon à faire pour lui ; il descendit tristement, et, rencontrant une pauvre vache qui n'en pouvait mais,3 il la tira par la queue et la fit tomber dans un précipice. Quant au
bailli de Goschenen, il n'entendit jamais reparler de
l'architecte infernal ; seulement, la première fois
qu'il fouilla à son escarcelle, il se brûla
vigoureusement les doigts : c'était le lingot qui
était redevenu charbon.
ALEXANDRE DUMAS (Impressions de voyage) |
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1.
Rivière de la Suisse qui forme le lac des
Quatre-Cantons.
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